RETOUR AU CHIAPAS
Lorsque que nous arrivons à Mexico en janvier, l’ultime volet du Traité de libre commerce de l’Amérique du Nord (ALENA) entre en vigueur (maïs, haricot rouge, lait, canne à sucre), avec des effets qui s’annoncent ravageurs pour une paysannerie déjà très appauvrie. Les paysans mexicains vivaient du maïs depuis plus de 5000 ans jusqu’à ce que l’ALÉNA, en seulement neuf ans, impose une augmentation de 40% des importations de maïs états-unien vendu 25% moins cher que son propre coût de production. Une concurrence déloyale qui pousse chaque année des milliers de paysans à rejoindre les grandes villes à la recherche de travail ou à émigrer vers les Etats Unis.
Nous quittons la gigantesque Mexico-Technotitlan, pour les montagnes du Chiapas, huit heures de bus en direction du sud-est. C’est la troisième fois que nous venons à San Cristobal de las Casas, capitale culturelle et indienne du Chiapas. C’est le centre névralgique depuis lequel nous pouvons rejoindre les villages de montagne plus isolés.
Sans attendre, nous retrouvons Lili qui travaille pour DESMI, notre partenaire local. Lili nous confirme la grande tension due à la situation dans les campagnes mexicaines : les expropriations se multiplient au Chiapas et s’accompagnent d’une paramilitarisation inquiétante. Nous prenons des nouvelles des communautés avec qui nous travaillons depuis plus d’un an et établissons ensemble un programme de visites. La première est prévue avec la coopérative Nichim Rosas.
Mais au préalable, nous devons rencontrer et obtenir l’autorisation du « Conseil de bon gouvernement » auquel se réfèrent les trois coopératives partenaires, toutes membres des bases civiles de l’organisation autonome zapatiste. Créés en 2003, les conseils de bon gouvernement (juntas de buen gobierno) sont les instances régionales qui coordonnent l’action des communes autonomes. Esquissés dès le soulèvement zapatiste en 1994, ils sont formés par des membres élus, pour des mandats courts, révocables à tout moment, et sans rémunération.
Notre autorisation de visite en poche nous nous rendons dans la municipalité d’Amatenango, c’est une région Tzeltale, premier groupe linguistique du Chiapas, descendant des mayas. A l’entrée du village, un panneau nous informe "Vous êtes dans un territoire zapatiste en rébellion. Ici, le peuple commande et le gouvernement obéit.", le premier bâtiment que nous apercevons est l’école autonome, avec ses fresques colorées et revendicatives « l’éducation autonome construit un monde fait de tous les mondes ».
Nous rejoignons la maison de Dona Manuela, présidente de Nichim Rosas, les femmes de la coopérative nous y attentent, elles sont presque toutes là, jeunes et anciennes,mère et filles, soudées par leur identité tzeltale, leur communauté et leur coopérative qu’elles ont commencée à bâtir il y a 8 ans.
Nous nous installons dans une petite pièce, deux jeunes filles rapportent quelques chaises en bois et un banc d’école pour que tout le monde puisse s’asseoir. Une table est là, elle sera bientôt recouverte d’une centaine de petites robes brodées confectionnées par les artisanes. On partage le café (très allongé et très sucré comme toujours), puis chaque femme se lève et apporte sur la table soigneusement nettoyée son petit paquet, bien emballé. Des heures de travail, qu’elles nous remettent avec solennité et beaucoup d’appréhension aussi. Toute la lenteur de ce moment, où chaque vêtement est déplié, inspecté par leur soin, comparé parfois commenté. Ensemble nous notons sur la feuille de commande les tailles et les quantités, il y a quelques écarts avec la commande initiale mais à ce moment cela importe peu.
Nous qui pensions simplement récupérer « la marchandise », nous comprenons que ce qui se joue là est d’une toute autre nature, elles nous livrent un bien précieux auquel elle ont apporté le plus grand soin, à nous maintenant d’entrer en possession de ce bien, d’en être aussi à la hauteur. Nous les remercions chaleureusement, l’atmosphère se détend enfin, autour du repas de fête qu’elles nous ont préparé.
Dona Macaria, une des anciennes du groupe nous raconte « la coopérative s’appelle Nichim Rosas comme les fleurs de nos ancêtres, parce que cette coopérative est née comme une fleur, grace à la conscience, ... Si je suis consciente pour sortir, pour voir, pour apprendre, pour suivre les cours d’économie solidaire, alors je peux naître comme une fleur, et progresser dans mes broderies... Nous les femmes nous avons des droits, nous pouvons sortir pour faire notre chemin, pas comme avant où nous restions enfermées à la maison, maintenant c’est pour ça que je suis dans l’organisation zapatiste,c’est pour ça qu’on a la coopérative, là je suis bien »